Vivre séparé 

  Séparé. Vivre séparé de ceux que nous aimons, qui nous font espérer. C’est par la force de leur amour que nous pensons, travaillons, prions, que nous essayons d’aimer, nous aussi. Dans nos existences, des nôtres disparaissent et restent cependant si présents. Êtres chers, emportés par la mort et dont la vie, toutefois, se tient en nous, active, malgré la douleur. Nous portons comme en des vases d’argile la mémoire des gestes, de la voix, des corps, des visages. La force de la vie partagée, la douceur de l’amour et l’amitié vécue, la profondeur des conversations offertes sont d’intimes présences. De celles qui donnent courage et foi.

   Mystère de l’Ascension du Christ. Il se sépare des siens. Il était déjà parti une première fois, dans la mort et ses ténèbres. Au troisième jour, le Père l’a réveillé du sommeil pourtant sans retour. Il l’a relevé pour toujours. Mais voilà qu’il repart. Juste parmi les justes d’Israël.  Tel Hénok, le patriarche de la descendance d’Adam, qui « marcha avec Dieu, puis disparut, car Dieu l’enleva » (Gn 5,24) Ou Elie, alors qu’il conversait avec Elisée « voici qu’un char de feu et des chevaux de feu se mirent entre eux deux, et Elie monta au ciel dans le tourbillon » (2R, 2,11-18). Par l’Ascension, Jésus retrouve sa place : à la droite de son Père. Là où il se tenait dès l’aurore du monde. La Parole de toute vie s’était arrachée du sein du Père pour se livrer aux hommes, au monde. Le Christ venu une fois pour toutes, et pour tous.

   Vivre séparé du Christ en sa chair, telle est la condition du chrétien. Son ascension affirme qu’il n’a pas besoin de revenir. Le Christ qui monte vers son Dieu, qui est notre Dieu, c’est le Christ qui descend dans le cœur de chacun et attend qu’on lui ouvre pour y demeurer. Force de notre faiblesse, lumière de nos nuits, douceur de nos blessures. Désormais, la totalité de l’épaisseur de nos existences est marquée de son souffle, de son audace et de sa liberté d’aimer. Car il n’y a pas deux amours : celui du ciel d’une part, où Dieu serait ; et celui de la terre, avec nos labeurs ordinaires. Il n’y a qu’un amour qui se déploie en toutes circonstances si nous nous laissons travailler par le Souffle Saint. Toute l’existence est alors proclamation de l’Evangile, et nous sommes les témoins émerveillés d’un Dieu qui nous précède et nous attend pour se faire connaître.

    A l’Ascension le Père et le Fils nous confient le monde, ils nous confient leur souffle. Le Christ ne reviendra qu’à la fin de l’histoire, quand apparaîtra en pleine lumière cette terre nouvelle où les larmes auront disparu, où ceux dont nous avons été séparés nous accueilleront. 

    P.ROLLIN+ Recteur Saint-Bonaventure/ chapelle H-Dieu

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