5° Dimanche de Pâques – Evangile Jean 14, 12
Dimanche 3 mai 2026
Homélie du Père Patrick Rollin
« Seigneur, montre-nous le Père ; cela nous suffit. » Mes amis, quelle demande de la part de Philippe : « voir Dieu ! » On comprend que cela lui suffise. Voir Dieu, que demander de plus, que vouloir de mieux, que désirer de plus essentiel. Oui, la demande de Philippe à Jésus porte loin, très loin. Elle épouse le désir des chercheurs de Dieu qui aimeraient passer des aspérités du chemin au terme même de la route : « Montre-nous le Père, cela nous suffit ! » Comme on aimerait une apparition, en pleine lisibilité, du visage de Dieu. L’amour n’appelle-t-il pas le face à face ? Et le croyant sans cesse de murmurer le Psaume 42 : « Quand pourrai-je voir la face du Seigneur ? »
Les philosophes, les théologiens, des siècles durant, ont accumulé des traités sur ce « désir naturel de voir Dieu ». Mais aujourd’hui quand est-il ? Ce n’est certes pas en ouvrant le journal, ni en surfant sur les réseaux sociaux que nous avons beaucoup de chance de voir se poursuivre le débat, car le miroir des médias censé renvoyer nos désirs, ne réfracte guère celui-là. Ce désir, encore vif au temps de Philippe, se serait-il donc affaibli au long des générations ? Pendant des millénaires, les hommes auraient gardé, chevillée au corps et à l’âme, cette aspiration à voir leur Créateur, et désormais ce désir de voir Dieu serait -il devenu futile au point de ne plus s’en soucier ?
Hypothèse à mon avis hautement improbable. Il est plus vraisemblable d’imaginer que ce désir de voir Dieu a pris aujourd’hui d’autres formes, secrètes, à demi-souterraines, et qu’il continue de travailler l’humanité. Ce désir n’est en effet pas une vaine curiosité. C’est l’appel le plus profond, le plus irrésistible, le plus tenace qui monte des profondeurs du cœur de l’homme. Oui, comme le disait St Augustin « notre cœur est sans repos, tant qu’il ne repose pas en toi Seigneur. » Il y a donc de fortes chances que la demande de Philippe : « Montre-nous le Père ! » soit encore aujourd’hui en consonnance avec la quête spirituelle certes un peu confuse de nos contemporains mais dont les catéchumènes en sont pour nous un des signes les plus manifeste.
Mais, le « hic », permettez-moi l’expression, c’est que la réponse habituelle de la Bible consiste à nier la possibilité d’une vision de Dieu. Dans la tradition biblique, nul ne peut voir Dieu et demeurer en vie (Ex 33,20). Souvenez-vous, dans le livre de l’Exode, au Buisson ardent, Moïse se voila la face « car il craignait de regarder Dieu » (Ex 3,6). Et à l’Horeb, Elie, entendant la venue du souffle ténu, « se voile le visage avec son manteau » (1R 19, 13). On ne peut voir Dieu que « de dos » (Ex 33,23), c’est-à-dire en relevant la trace de son passage dans l’histoire et dans la création. Et « Dieu » dit st Jean dans sa première épître « nul ne l’a jamais vu. » Il faut donc lutter contre toutes les religions qui prétendent donner une expérience immédiate de Dieu : elles transforment le Seigneur en une idole que l’on peut garder à vue.
Bon, il n’empêche, Philippe n’en prend pas son parti, lui qui demande à Jésus : « Seigneur, montre-nous le Père ! » Et il ajoute, magnanime, qu’il s’en contentera. Avec sa faim d’y voir clair, avouez que la demande de Philippe est aussi la nôtre sans doute. Combien de fois rêvons-nous de ces théophanies qui viendraient enfin dissiper les ténèbres. C’est dur de comprendre que Dieu s’est rendu lisible dans les plis de l’ordinaire. Jésus déclare en effet à Philippe : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas Philippe ! » Et Jésus rompt avec cette tradition du Dieu invisible et irreprésentable en prétendant bien avoir vu le Père. « Nul n’a vu le Père, si ce n’est celui qui vient de Dieu. Lui, il a vu le Père. » (Jn 6, 46) Et mieux encore, il déclare : « Celui qui m’a vu, a vu le Père. » (Jn 14,9)
Jésus appelle donc Philippe à une conversion du regard, en affirmant que c’est le regard qu’on porte sur lui qui permet de percevoir le Dieu qu’il appelle son Père. Le désir de la vision de Dieu est donc honoré à condition d’être déplacé du côté de l’accueil du Christ dans la plénitude de son identité, son identité divine. Il ne s’agit pas simplement de regarder Jésus comme un homme parmi d’autres, mais de saisir qu’il est « Dieu comme homme », car Jésus est tout entier dans ce mot-là : « Abba, père ! ». « Je suis dans le Père et le Père est en moi. » Autrement dit, le Père est l’invisible du Fils et le Fils est le visible du Père. C’est en lui qu’il faut demeurer pour demeurer en Dieu. Communier à la vie de Jésus, c’est communier à la vie du Père.
Désormais, avec Philippe, nous connaissons donc le chemin de la claire vision de Dieu. C’est l’humanité de Jésus, et il n’en est nul autre. Oui, c’est bien son chemin d’humanité qui est le chemin vers le Père et le chemin du Père vers nous. Dans le mystère de l’incarnation, Dieu s’est fait homme, mais pas n’importe quel homme, cet homme-là, Jésus de Nazareth. Cet homme, homme parmi les hommes, qu’à priori rien de distinguait, sinon son chemin d’humanité si singulier, qu’au matin de Pâques Dieu nous a fait signe qu’il se reconnaissait en lui, que nous pouvions le reconnaître en lui.
Eh bien en ce temps pascal, que le Seigneur nous fasse la grâce d’entrer dans ce regard croyant qui décèle la présence de Dieu dans la personne du Christ. Et que ce regard nous donne de nous investir dans les œuvres que le Père veut accomplir à travers lui. Des œuvres qui auront quelques ressemblances avec l’agir évangélique de Jésus et qui prépareront l’accomplissement ultime de l’Histoire, car « la gloire de Dieu c’est l’homme vivant et l’homme vivant c’est de voir Dieu »
Amen !